Dans cette tribune, Dr Stéphane Germain Iloko Boussengui, Président-Fondateur du LRA, livre une analyse critique du fonctionnement du système de santé et appelle à une réforme structurelle centrée sur les droits du patient, la qualité des soins, la régulation et l’évaluation des acteurs.
De l’accès aux médicaments au contrôle des pratiques médicales, en passant par la médecine traditionnelle, la formation des professionnels et la gouvernance du secteur, l’auteur estime qu’une réponse durable ne peut plus se limiter à la gestion des urgences. Il propose notamment l’organisation de nouveaux États généraux de la santé, la création d’une Haute Autorité de la santé, le renforcement du Conseil supérieur de la santé et l’adoption d’un plan triennal assorti d’objectifs mesurables.
Cette tribune relève de la libre expression de son auteur. Les analyses, propositions et prises de position qui y sont développées n’engagent que le Dr Stéphane Germain Iloko Boussengui et ne constituent pas nécessairement la position de la rédaction de MédiaNews.
TRIBUNE POLITIQUE: ACCÈS AUX SOINS ET AUX MÉDICAMENTS : UNE URGENCE SOCIALE
Le patient-client a des droits ; le système de santé a des obligations
Que vaut un système de santé si, lorsqu’un citoyen tombe malade, il doit multiplier les démarches, chercher où être reçu, accepter des conditions approximatives et parfois même renoncer à des soins faute de solution accessible ?
La question mérite d’être posée sans détour.
L’accès aux soins et aux médicaments est aujourd’hui une urgence sociale. Mais derrière cette urgence sociale se trouve une réalité encore plus grave :
c’est une urgence vitale.
Notre lecture de cette question essentielle, adossée à un état des lieux sans complaisance et à une étude comparative de ce qui se fait de mieux, nous a conduit à une conviction : nous ne pouvons plus nous contenter d’améliorer à la marge un système dont certains mécanismes doivent être profondément repensés.
PRÈS DE TRENTE ANS APRÈS LES PREMIERS ÉTATS GÉNÉRAUX
Il y a bientôt trente ans, le Gabon organisait ses premiers États généraux de la santé.
De grandes orientations avaient alors été définies.
Certaines ont été mises en œuvre. D’autres partiellement. Et certaines n’ont jamais véritablement connu de début d’exécution.
Depuis, notre pays a changé.
Notre population approche désormais les quatre millions d’habitants. Les besoins sanitaires ont évolué. De nouveaux défis sont apparus alors que plusieurs problèmes anciens demeurent.
Nous parlons encore de budgets insuffisants, d’infrastructures à construire ou à réhabiliter, de plateaux techniques à moderniser, de ressources humaines à former et de médicaments à rendre disponibles.
Ces questions sont essentielles.
Mais elles ne peuvent pas constituer à elles seules une politique de santé.
Car une question demeure :
qui contrôle ? Qui évalue ? Qui régule ? Qui arbitre ? Qui sanctionne lorsque les règles ne sont pas respectées ?
UNE POLITIQUE DE SANTÉ NE PEUT PAS REPOSER SUR L’À-PEU-PRÈS
La modernisation de l’administration a parfois conduit à supprimer ou à transformer certaines structures et certaines missions.
Or, certaines fonctions de contrôle sont indispensables au bon fonctionnement d’un système aussi sensible que celui de la santé.
L’Inspection générale de la Santé doit pouvoir exercer pleinement ses missions d’inspection, de contrôle et d’évaluation.
Le ministère chargé de la Santé doit disposer de moyens institutionnels permettant de faire respecter les normes et de sanctionner, lorsque cela est nécessaire, les pratiques qui mettent en danger les citoyens.
La santé ne peut pas être le seul secteur où l’on constate les dysfonctionnements sans toujours disposer des moyens institutionnels pour les corriger.
La peur du gendarme n’est peut-être pas la meilleure définition de la conscience professionnelle, mais l’existence d’un contrôle crédible participe incontestablement à la responsabilité des acteurs.
C’est pourquoi notre système doit être doté de mécanismes de régulation, d’évaluation, d’arbitrage et de sanction clairement établis.
LE PATIENT-CLIENT DOIT ÊTRE AU CENTRE
Il faut également changer notre regard sur celui qui vient chercher des soins.
Le malade n’est pas seulement un patient qui attend que le système veuille bien le prendre en charge.
Il est un patient-client.
Il a des droits.
Le droit d’être accueilli dignement.
Le droit d’être informé.
Le droit d’être orienté.
Le droit d’être examiné dans des conditions appropriées.
Le droit d’être pris en charge par des professionnels qualifiés et competents .
Le droit à des soins répondant aux normes de qualité et de sécurité.
Le patient-client ne demande pas une faveur. Il a droit à un service de santé de qualité.
Et le système de santé a des obligations.
Le patient-client a des droits ; le système de santé a des obligations.
C’est à partir de ce principe que nous devons repenser le parcours de soins.
RÉDUIRE LE CHEMIN DE CROIX DU PATIENT-CLIENT
Aujourd’hui, pour certains de nos concitoyens, accéder aux soins ressemble encore à un véritable parcours du combattant.
Il faut chercher où aller.
Trouver le professionnel disponible.
Être orienté.
Trouver l’examen nécessaire.
Trouver le médicament.
Parfois revenir plusieurs fois.
Parfois parcourir de longues distances.
Et parfois, faute de moyens ou de solutions, accepter ce qui est disponible, même lorsque la qualité n’est pas garantie.
La difficulté d’accès ne doit jamais obliger le patient-client à choisir l’approximatif.
L’offre de soins repose sur une pluralité d’acteurs : secteur public, secteur privé, professionnels libéraux, structures à vocation sociale, organisations communautaires, médecine traditionnelle et autres intervenants.
Cette pluralité peut être une richesse.
Mais tous doivent être soumis à une même exigence :
la qualité.
L’accès aux soins ne signifie pas simplement qu’une structure existe quelque part.
Il signifie pouvoir être accueilli, correctement examiné, diagnostiqué, traité, orienté et suivi dans des conditions dignes et sécurisées.
L’URGENCE SOCIALE NE DOIT PAS DEVENIR UNE EXCUSE POUR ACCEPTER L’APPROXIMATION
Nous devons avoir le courage de le dire.
Une intervention sanitaire ne peut pas être jugée uniquement à partir du nombre de personnes prises en charge.
La qualité du lieu où l’on soigne, l’état des équipements, l’hygiène, la qualification des intervenants et le respect des normes comptent tout autant.
On ne peut pas se satisfaire d’interventions sanitaires réalisées dans des unités délabrées, sans équipements adaptés ou sans conditions suffisantes de sécurité.
Prendre en charge les plus vulnérables ne signifie pas leur offrir des soins au rabais.
Le citoyen qui n’a pas les moyens de recourir au secteur privé doit bénéficier du même droit à la qualité.
La pauvreté ne doit jamais être une maladie supplémentaire.
PERSONNE NE DEVRAIT EXERCER SANS AUTORISATION
La rigueur doit s’appliquer à tous.
Nul ne devrait pouvoir exercer une activité de santé sans l’autorisation, la qualification et le contrôle correspondant à la nature des actes pratiqués.
Il faut savoir :
qui exerce ;
où il exerce ;
avec quelle qualification ;
dans quelles conditions ;
et selon quelles normes.
Lorsqu’une pratique met les patients en danger, il faut pouvoir intervenir rapidement.
La qualité ne peut pas être une recommandation. Elle doit être une exigence.
ASSEZ DES PROMESSES DE SOINS MIRACULEUX
Il faut également lutter contre les pratiques qui exploitent la vulnérabilité des personnes malades.
Des personnes prétendent encore pouvoir tout guérir : hypertension, diabète, cancer, stérilité, maladies chroniques et bien d’autres pathologies.
La médecine ne peut pas être remplacée par la promesse.
Le désespoir du malade ne doit jamais devenir le marché de quelqu’un.
Mais cela ne signifie pas que nous devons rejeter notre médecine traditionnelle.
Bien au contraire.
Le Gabon possède un patrimoine thérapeutique et culturel exceptionnel.
La médecine traditionnelle doit être étudiée, documentée, encadrée, évaluée et valorisée.
Lorsque les pratiques et les produits répondent aux exigences scientifiques et réglementaires de qualité, d’efficacité et de sécurité, ils doivent pouvoir trouver leur place aux côtés de la médecine conventionnelle.
LE MÉDICAMENT EST UN MAILLON, PAS TOUT LE SYSTÈME
L’accès aux médicaments est essentiel.
Mais il ne sert à rien de disposer d’un médicament si le patient n’a pas pu être correctement examiné et diagnostiqué.
Il ne sert à rien d’avoir un médecin si celui-ci ne dispose pas du matériel nécessaire.
Il ne sert à rien d’avoir un hôpital si le patient ne peut pas y accéder.
Il ne sert à rien de construire une infrastructure si elle n’est pas entretenue.
L’accès aux soins est une chaîne. Lorsque l’un de ses maillons cède, c’est le patient-client qui en paie le prix.
C’est pourquoi la politique du médicament doit être intégrée à une politique globale d’accès aux soins.
La production locale doit devenir une priorité.
Le médicament générique doit être davantage valorisé lorsqu’il répond aux exigences de qualité, d’efficacité et de sécurité.
La recherche doit être développée.
La pharmacopée doit être mieux encadrée.
La médecine traditionnelle doit être intégrée à une stratégie nationale cohérente.
UNE RÉFORME COMMENCE PAR UN DIAGNOSTIC
Il faut le dire simplement :
une réforme est un remède. Et avant de prescrire un remède, il faut poser le diagnostic.
Comment prétendre réformer efficacement notre système de santé sans établir au préalable un diagnostic national complet de son fonctionnement ?
C’est pourquoi nous formulons quatre propositions structurantes.
1. ORGANISER SANS DÉLAI LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE LA SANTÉ
Ils devront établir un état des lieux national, documenté et sans complaisance.
Tous les acteurs devront pouvoir y être entendus : professionnels de santé, établissements publics et privés, chercheurs, universitaires, représentants des patients, médecine traditionnelle, acteurs sociaux et société civile.
2. METTRE EN PLACE UNE HAUTE AUTORITÉ DE LA SANTÉ
Elle devra notamment renforcer la régulation, l’évaluation de la qualité, la sécurité des soins et l’évaluation des performances du système, avec des missions clairement définies.
3. ACTIVER ET RENFORCER LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA SANTÉ
Le Gabon doit disposer d’un cadre permanent d’expertise, de réflexion et d’arbitrage sur les grandes orientations sanitaires du pays.
4. ADOPTER UN PLAN TRIENNAL DE SANTÉ
À l’issue des États généraux, chaque engagement devra être :
chiffré ;
financé ;
programmé ;
mesurable ;
évaluable.
Nous devons sortir des orientations sans calendrier et des décisions sans mécanisme de suivi.
UNE NOUVELLE CULTURE DE LA QUALITÉ
La réforme que nous appelons de nos vœux ne doit pas être seulement une réforme administrative.
Elle doit créer une nouvelle culture.
Une culture dans laquelle chaque acteur sait ce qu’il doit faire.
Une culture dans laquelle chaque établissement est évalué.
Une culture dans laquelle chaque professionnel est soumis aux règles de sa profession.
Une culture dans laquelle les pratiques dangereuses sont combattues.
Une culture dans laquelle le médicament est contrôlé.
Une culture dans laquelle la médecine traditionnelle est encadrée et valorisée.
Une culture dans laquelle les ressources publiques sont utilisées avec efficacité.
Et surtout, une culture dans laquelle le patient-client n’est plus considéré comme celui qui doit s’adapter au système, mais comme celui autour duquel le système doit être organisé.
IL EST TEMPS DE DÉCIDER
Nous en appellons donc aux plus hautes autorités de l’État.
Non pas pour demander une énième déclaration.
Mais pour engager une véritable refondation de notre politique de santé.
Après près de trente ans depuis les premiers États généraux, le Gabon doit avoir le courage de regarder son système de santé sans complaisance.
Nous pouvons continuer à gérer les urgences au cas par cas.
Ou nous pouvons décider de poser enfin le diagnostic, de corriger les dysfonctionnements et de construire un système capable de répondre aux besoins d’une population qui a profondément changé.
Le choix appartient désormais aux décideurs publics.
Mais l’exigence, elle, ne devrait faire débat :
le patient-client a des droits ; le système de santé a des obligations.
Réduire son chemin de croix.
Garantir la qualité.
Sécuriser les soins.
Rendre les médicaments accessibles.
Contrôler les pratiques.
Évaluer les résultats.
Et remettre l’homme au centre.
Parce que l’accès aux soins et aux médicaments n’est pas seulement une urgence sociale.
C’est une urgence vitale.
Dr Stéphane Germain Iloko Boussengui
President Fondateur Du LRA





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