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Fatou Bensouda : « escortée comme une criminelle », l’ancienne procureure de la CPI raconte les pressions de Washington

Visa annulé, sanctions financières, déplacements entravés et inquiétudes pour sa famille : l’ancienne procureure générale de la Cour pénale internationale, Fatou Bensouda, revient sur les pressions qu’elle affirme avoir subies pour avoir conduit des enquêtes sensibles visant notamment des crimes présumés en Afghanistan et dans les territoires palestiniens occupés. Son témoignage ravive le débat sur l’indépendance de la justice internationale face aux grandes puissances.

Fatou Bensouda : « escortée comme une criminelle », l’ancienne procureure de la CPI raconte les pressions de Washington

L’ancienne procureure de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, lève le voile sur les difficultés personnelles et professionnelles qui ont marqué une partie de son mandat. Dans un entretien publié en octobre 2026, la juriste gambienne raconte comment ses fonctions l’ont exposée à des pressions qu’elle attribue notamment aux autorités américaines, alors qu’elle dirigeait des enquêtes portant sur des crimes présumés impliquant des acteurs puissants.


Parmi les épisodes les plus marquants qu’elle rapporte figurent ses passages aux frontières américaines. Selon son témoignage, des agents venaient l’attendre à la sortie de l’avion, avant de l’escorter vers une salle réservée aux voyageurs confrontés à des problèmes de visa. Elle affirme avoir vécu cette situation à au moins trois reprises.

« Quand je descendais, on m’escortait comme une criminelle », raconte-t-elle, décrivant une expérience qu’elle a vécue comme une humiliation liée à ses fonctions.

Des sanctions américaines aux conséquences personnelles

En septembre 2020, l’administration du président Donald Trump a imposé des sanctions à Fatou Bensouda, dans le contexte de l’enquête de la CPI sur des crimes présumés en Afghanistan impliquant notamment des forces américaines. Ces mesures ont entraîné le gel de ses avoirs relevant de la juridiction américaine et des restrictions de déplacement. Elles s’inscrivaient dans une politique plus large de Washington visant certains responsables de la Cour.

Les conséquences ont dépassé le cadre diplomatique. Dans son témoignage, l’ancienne procureure explique que les restrictions financières ont compliqué des opérations courantes, notamment le paiement de ses engagements et l’organisation de ses déplacements professionnels.

Elle évoque également des inconnus aperçus près de son domicile aux Pays-Bas, certains photographiant les lieux sans fournir, selon elle, d’explications convaincantes. Ces épisodes ont nourri ses inquiétudes pour la sécurité de ses proches.

Ces éléments relèvent de son témoignage et ne permettent pas, à eux seuls, d’établir l’identité de toutes les personnes impliquées ni les responsabilités éventuelles dans chaque incident.

Afghanistan et Palestine : des enquêtes au cœur des tensions

Les pressions décrites par Fatou Bensouda s’inscrivent dans un contexte de fortes tensions entre Washington et la CPI. La Cour avait autorisé une enquête sur des crimes présumés commis en Afghanistan, notamment par les talibans, les forces afghanes et des membres des forces américaines.

Le dossier palestinien a également suscité de vives oppositions. Les démarches de la CPI concernant les crimes présumés dans les territoires palestiniens occupés ont provoqué des contestations de la part des États-Unis et d’Israël, qui remettent en cause la compétence de la Cour à l’égard de leurs ressortissants dans ce contexte.

Washington estimait notamment que la CPI ne pouvait exercer sa compétence sur des ressortissants d’États non parties au Statut de Rome sans leur consentement, sauf dans certaines conditions prévues par le droit applicable. La Cour, pour sa part, défendait l’exercice de son mandat conformément à son cadre juridique.

Ces divergences illustrent un enjeu majeur de la justice internationale : comment enquêter sur des crimes présumés lorsque les personnes concernées appartiennent à des États puissants qui contestent la compétence de la juridiction ?

Des sanctions finalement levées en 2021

Le 2 avril 2021, l’administration du président Joe Biden a annoncé la levée des sanctions visant Fatou Bensouda et Phakiso Mochochoko, un haut responsable du bureau du procureur de la CPI. Washington a alors reconnu que ces mesures étaient inappropriées et inefficaces pour répondre à ses désaccords avec la Cour.

Cette décision n’a toutefois pas signifié la disparition des divergences entre les États-Unis et la CPI. Les autorités américaines ont maintenu leur opposition à certaines démarches de la juridiction, tout en privilégiant désormais le dialogue plutôt que les sanctions contre ses responsables.

L’indépendance de la justice internationale en question

Le témoignage de Fatou Bensouda dépasse le récit d’une expérience individuelle. Il met en lumière les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les magistrats et procureurs internationaux lorsqu’ils enquêtent sur des crimes présumés susceptibles d’engager la responsabilité d’acteurs étatiques puissants.

L’ancien procureur de la CPI Luis Moreno Ocampo a lui aussi critiqué le traitement réservé à sa successeure, estimant qu’elle avait été assimilée à des criminels alors qu’elle exerçait ses fonctions.

Pour Fatou Bensouda, ces pressions n’ont pas remis en cause sa détermination à poursuivre son travail. Son parcours pose néanmoins une question essentielle : une justice internationale peut-elle exercer pleinement son mandat si ses responsables risquent des représailles lorsqu’ils enquêtent sur les plus puissants ?

En racontant ces épisodes, l’ancienne procureure rappelle que l’indépendance de la justice ne se mesure pas seulement aux textes qui la fondent, mais aussi à la capacité de ses acteurs à travailler sans intimidation.



Marie-Claire Bongo
Correspondante
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