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OPINION — Sommes-nous en train de perdre notre humanité ? Le malaise de la déshumanisation au Gabon et en Afrique

Il y a des transformations que les statistiques ne mesurent pas. Elles ne figurent ni dans les comptes nationaux, ni dans les rapports économiques, ni dans les indicateurs de croissance.

OPINION — Sommes-nous en train de perdre notre humanité ? Le malaise de la déshumanisation au Gabon et en Afrique
Elles se lisent pourtant dans nos comportements quotidiens : la manière dont nous regardons celui qui souffre, dont nous traitons le plus faible, dont nous parlons aux personnes âgées, dont nous réagissons face à un accident ou dont nous exposons la douleur d’un autre sur les réseaux sociaux.

Quelque chose semble se fissurer dans notre rapport à l’autre. Au Gabon comme dans plusieurs sociétés africaines, une question mérite désormais d’être posée sans nostalgie excessive ni jugement facile : sommes-nous progressivement en train de perdre une partie de cette culture de l’entraide, de la retenue et de la considération de l’autre que nos sociétés revendiquaient comme une valeur fondamentale ?

Quand la souffrance devient un spectacle

Une scène devenue presque banale mérite pourtant de nous interpeller : un accident survient sur une route, une personne est blessée, des dizaines de curieux s'approchent... et certains sortent leur téléphone avant même de chercher à porter assistance.

Ce phénomène ne concerne évidemment pas uniquement l’Afrique. Mais il prend une dimension particulière dans des sociétés où l’entraide communautaire a longtemps constitué un principe essentiel. En février 2026, au Ghana, un accident sur l’axe Accra-Kumasi a donné lieu à une scène largement commentée : des victimes auraient demandé de l’aide tandis que des personnes présentes filmaient la situation. Un témoin affirmait toutefois avoir appelé les secours.

Le problème n’est donc pas simplement le téléphone. C’est le basculement du regard : passer du statut de témoin à celui de spectateur. Photographier, filmer, publier, commenter... parfois avant même de se demander : « Que puis-je faire pour cette personne ? »

La technologie n’a pas créé l’indifférence. Mais elle peut lui donner une nouvelle visibilité.

De la solidarité communautaire à l’individualisme

Dans de nombreuses traditions africaines, l’individu n’était pas pensé uniquement comme une personne isolée. Il appartenait à une famille, à un clan, à un village, à une communauté. La naissance d’un enfant, la maladie, le décès, le deuil ou les difficultés d’un membre concernaient largement le groupe.

Il faut évidemment éviter de romantiser ce passé. Nos sociétés traditionnelles connaissaient également les conflits, les exclusions, les violences et les injustices. L’Afrique d’hier n’était pas un paradis de solidarité.

Mais certaines valeurs existaient : le respect des anciens, l’importance de la parole donnée, l’hospitalité, l’entraide, la responsabilité collective et l’idée qu’une difficulté individuelle pouvait devenir une affaire communautaire.

Aujourd’hui, ces principes semblent parfois concurrencés par une logique plus individualiste : chacun pour soi, chacun pour ses problèmes, chacun pour sa réussite.

Et lorsque la réussite personnelle devient le principal indicateur de valeur, celui qui échoue, qui tombe ou qui souffre peut rapidement devenir invisible.

L’école elle-même nous interpelle

La question de la déshumanisation ne se limite pas aux adultes. Elle se retrouve également dans les rapports entre jeunes.

Au Gabon, l’UNICEF a documenté les violences en milieu scolaire et souligné la nécessité de mieux comprendre leurs causes et d’améliorer les réponses du système éducatif. L’organisation rappelle que la violence scolaire constitue un enjeu de protection de l’enfant.

Insultes, humiliations, violences physiques, harcèlement : lorsque l’enfant apprend à considérer son camarade comme une cible plutôt que comme un être humain, c’est toute la construction du lien social qui est fragilisée.

La question est alors fondamentale : qu’apprenons-nous réellement à nos enfants ?

Nous leur apprenons à lire, à compter, à réussir des examens. Mais leur apprenons-nous suffisamment à écouter ? À consoler ? À respecter celui qui est différent ? À défendre celui qui est humilié ? À reconnaître la souffrance d’un autre ?

Une société peut produire d’excellents diplômés tout en produisant des citoyens incapables de compassion.

Quand la foule devient juge

Un autre symptôme est encore plus inquiétant : la banalisation de la violence collective.

Au Nigeria, Amnesty International a documenté la multiplication des violences de foule et des cas de justice populaire, avec des victimes parfois tuées sans véritable procédure judiciaire. L’organisation souligne que cette violence s’est propagée avec un sentiment d’impunité.

Là encore, il serait simpliste de transformer cet exemple nigérian en portrait de l’Afrique. Mais il pose une question qui dépasse les frontières : que se passe-t-il lorsqu’une société accepte progressivement que la colère dispense de justice et que le soupçon suffit à condamner ?

La déshumanisation commence parfois précisément là : lorsque l’autre cesse d’être une personne pour devenir une étiquette — voleur, sorcier, étranger, opposant, délinquant, pauvre, malade, marginal.

Une fois que nous avons cessé de voir l’être humain derrière l’étiquette, il devient beaucoup plus facile de lui faire du mal.

Les réseaux sociaux : miroir ou accélérateur ?

Nos téléphones ont également profondément modifié notre rapport à la souffrance.

Une personne décédée devient parfois une vidéo. Une victime devient une photographie. Une dispute familiale devient un contenu viral. Une humiliation devient un divertissement. Une erreur devient une condamnation publique.

Pourtant, derrière chaque image se trouve une personne, une famille, parfois des enfants.

La question n’est donc pas de rejeter les réseaux sociaux. Ils peuvent aussi sauver des vies, alerter sur une injustice, retrouver une personne disparue, mobiliser des secours ou donner une voix à ceux qui n’en ont pas.

Le problème commence lorsque nous confondons information et exposition, témoignage et voyeurisme, liberté d’expression et absence totale de responsabilité.

Où est passée la responsabilité de l’autre ?

La déshumanisation ne se manifeste pas uniquement dans les actes spectaculaires. Elle se glisse aussi dans les petites choses.

Dans l’administration, lorsqu’un usager est traité comme un dossier et non comme une personne.

Dans certains services, lorsqu’une personne vulnérable doit supplier pour obtenir une attention élémentaire.

Dans les transports, lorsque la personne âgée, la femme enceinte ou la personne handicapée doit se battre pour obtenir une place.

Dans le quartier, lorsqu’un voisin traverse une difficulté mais que personne ne prend la peine de demander comment il va.

Dans la famille elle-même, lorsque les anciens deviennent encombrants et que les enfants ne prennent plus le temps de les écouter.

La déshumanisation n’est donc pas toujours violente. Elle peut être silencieuse, administrative, numérique, sociale ou affective.

Il faut peut-être réapprendre à être humain

La réponse ne peut pas être uniquement institutionnelle. Elle commence dans la famille, à l’école, dans les quartiers, dans les lieux de travail, dans les communautés religieuses, dans les associations et désormais sur les réseaux sociaux.

Il faut réapprendre à nos enfants que la réussite ne consiste pas seulement à être meilleur que les autres. Elle consiste aussi à être capable de tendre la main.

Réapprendre qu’un ancien n’est pas un obstacle.

Qu’un pauvre n’est pas un inférieur.

Qu’un malade n’est pas une charge.

Qu’un inconnu n’est pas nécessairement une menace.

Qu’une victime n’est pas un spectacle.

Et qu’un désaccord ne transforme pas automatiquement l’autre en ennemi.

Les travaux récents consacrés à la protection de l’enfant en Afrique montrent d'ailleurs que la prévention de la violence passe aussi par le soutien aux familles, des écoles sûres et des systèmes de protection capables de placer les enfants et les survivants au centre des réponses.

L’Afrique ne manque pas de valeurs. Elle doit les faire vivre.

Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas de savoir si les Africains seraient devenus moins humains. Ce serait une conclusion trop facile et injuste.

Le véritable enjeu est de comprendre pourquoi certaines valeurs que nous affirmons encore fièrement semblent parfois moins présentes dans nos comportements quotidiens.

Nous continuons de parler de solidarité, de communauté, de respect, de dignité, de fraternité et d’hospitalité. Mais ces mots ne peuvent rester des éléments de notre patrimoine culturel.

Ils doivent devenir des comportements.

Car une société véritablement développée n’est pas seulement celle qui construit des routes, des immeubles, des hôpitaux ou des infrastructures numériques.

C’est aussi celle qui ne laisse pas un être humain souffrir seul au bord de la route.

Celle qui protège le plus faible.

Celle qui refuse d'humilier.

Celle qui sait écouter.

Celle qui sait pardonner.

Celle qui comprend que derrière chaque visage se trouve une histoire que nous ignorons.

Peut-être que la véritable modernité africaine ne consistera donc pas à abandonner nos valeurs anciennes pour adopter celles d'un monde nouveau. Elle consistera plutôt à conserver ce qu’il y avait de plus humain dans notre héritage tout en l’adaptant aux réalités de notre époque.

Parce qu’avant d’être Gabonais, Congolais, Sénégalais, Camerounais, Nigérian, Ivoirien ou Africain, nous sommes d’abord des êtres humains.

Et si nous perdons cette évidence, aucune réforme, aucune technologie et aucune croissance économique ne suffira à réparer ce que nous aurons laissé se briser entre nous.
Jean-Marc Obiang
Rédacteur en chef
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